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Voyage avec Retour et Valise

Le Cocktail, "Je suis un âne"

28 Juin 2025 , Rédigé par Jean-Louis Savy

Le Cocktail, "Je suis un âne"
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Je suis un âne

 

   Au début, j’étais un ânon, discret, aux sabots humbles, qu’on oubliait dans un recoin de prairie. Je ne savais pas qu’on pouvait être vu ou ignoré, alors j’étais heureux, sans question.

Mes parents, de dignes bêtes de somme marquées par la guerre, avaient fui les champs labourés par les bombes pour un box en banlieue. Ils rêvaient d’écuries dorées mais se sont contentés d’un abri sous les lignes grises du RER, là où les couronnes royales deviennent souvenirs, à Saint Denis.

À l’école des ânes, j’étais appliqué, mais lent. On m’apprenait les querelles des grands ânes de l’histoire, leurs croisements consanguins et leurs gloires martelées à coups de dates. Je retenais mal. Alors au fond de la classe, bonnet vissé sur les oreilles, je faisais tapisserie sur le manche à balai du système.

À dix ans, j’ai pris mes sabots en main. Fini l’école. J’aimais les sciences, les chiffres, ce qui avait un Sens. Le reste me semblait trop abstrait, trop humain. Je traînais mes sabots entre les pavés, caché des képis traquant les ânons en cavale scolaire.

Brest. Un train. Des grands-parents usés jusqu’à l’os. Chez les ânes curés, j’ai perdu les mots. Muet. Leurs prières ricochaient contre mon crâne d’âne breton. Le français collait mal à ma langue interdite. Zéro. Toujours zéro.

Puis, Charenton. Là, j’ai connu les coups. Mais aussi l’amitié. L’entraide dans les regards baissés. J’ai reçu le prix de camaraderie. Deux fois. Sauf une voix, la mienne. Je ne croyais pas mériter l’amitié.

Un jour, sans un mot, on m’a sorti de l’écurie. Je n’ai pas dit adieu. Pas à Dagot. Pas à Samster. Pas à Burneins. Mes frères d’infortune. Mon trio en sabots.

On m’a rasé, recousu. Et déposé dans un collège sans table, sans murs, juste un cercle. Une cheffe d’ânes nous regardait en égaux. C’était étrange. Nouveau. C’était soixante-huit. Et pour la première fois, j’étais là.

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