Le Rien et l'Expérience, "Mes errances sur Terre"
Il me manquait un chapitre à raconter concernant mon voyage,
Mes errances sur Terre
La station-service
Mes tribulations comateuses, après l’errance hospitalière et mon voyage céleste, m’ont conduit sur Terre. Une station-service désaffectée, nichée dans la descente menant à un village de pêcheurs, au bord de l’océan.
Sur l’esplanade, les distributeurs d’essence gisent, fantômes d’un temps révolu. La boutique, réinventée en salle à manger, s’adosse à une maison en L. Au fond, un escalier en quart tournant mène aux pièces de nuit.
J’ai investi l’Être présent, le maître de ces lieux, un homme paraplégique, aigri, noyé dans l’alcool, père de deux filles jumelles.
L’une, dévouée, veille sur lui. L’autre, chaque soir, s’installe à moitié nue sur le rebord d’une fenêtre, attendant le client.
Dans cet Être brisé, je me suis perdu. Son corps marqué par la vie, son Esprit englouti par l’oubli, il restait là, rivé à son fauteuil, compagnon silencieux de sa bouteille. Sa femme partie, son avenir dissous. Il n’attendait plus Rien.
Pour la première fois, les jumelles sont venues me voir.
L’une, vêtue de Lumière, incarnant l’Ange. L’autre, drapée d’ombre, portant le mal.
Et comme si le poids de l’existence ne suffisait pas, j’ai souffert le martyre lorsque le mal a plongé sa main dans ma poitrine...
Saint-Malo
J’étais dans un état désespéré lorsque je suis monté dans l’hélicoptère du SAMU à Saint-Malo, en direction de l’hôpital de Rennes. D’un commun accord avec le médecin et le pilote, j’ai eu le privilège d’assister au décollage depuis le cockpit. Deux tentatives furent nécessaires, le vent s’opposant à notre ascension. Mais enfin, dans ce battement d’ailes mécaniques, la cité des corsaires s’est dévoilée sous mes yeux, vue d’en haut, majestueuse, silencieuse. Puis l’homme en blanc est intervenu, et l’obscurité m’a emporté.
Quelques années plus tard, sur un avion bimoteur anglais quittant Nantes pour Édimbourg, j’ai reconnu Saint-Malo. Dans un élan spontané, l’excitation a pris le dessus : j’ai parlé fort, partagé mon émerveillement avec l’ensemble des passagers. À nouveau, je survolais la cité corsaire. Plus haut, certes, mais toujours cette même vision, ce même frisson qu’autrefois dans l’hélicoptère.
Puis, un rappel à l’ordre. L’hôtesse de l’air m’a lancé un regard appuyé, accompagné d’un “Be quiet, be quiet” insistant. Un autre avertissement est venu lorsqu’elle a remarqué ma main posée sur une poignée. “Do not touch, do not touch”, et un léger tapotement sur mon épaule. J’ai compris que si j’avais cédé à la tentation, tous les passagers auraient été gratifiés d’une soudaine chute de masques à oxygène.
L’aéroport
Aux abords d’un aéroport, dans l’ombre de sa décharge, j’assiste à une scène d’un autre monde. Chiens, chats, rats, cloportes, une faune disparate et affamée s’entredéchire, une lutte où les plus grands engloutissent les plus petits.
Moi, en suspension dans l’air, flottant très près du sol, je me tiens à l’écart, évitant les assauts de ces créatures enragées. Une étrange danse de survie se joue sous moi, brutale, primitive.
Il est curieux que toutes ces visions vécues lors de mon coma aient été les premières que j’ai racontées. Comme si, dans cette errance hors du temps, elles réclamaient d’être dévoilées avant toutes les autres.
Mais combien de temps ai-je vraiment vécu ces événements ? Impossible de le dire.
La chambre
L'après coma dans ma chambre du service de réanimation fut une épreuve. Un interstice entre voyage et réveil, où le réel semblait se fondre dans une autre dimension.
La source,
Sur ma gauche, une eau vive s’écoulait entre des rochers, sa chute murmurant une douce mélodie minérale. Son odeur, pure, emplissait l’espace. Lorsque l'infirmière entrait, elle traversait cette cascade, effaçant momentanément mon regard sur elle. Pourtant, elle ne la voyait pas. Pas plus que le sac posé aux abords de la source, qui s’imbibait lentement. Je l'ai suppliée de protéger mon bagage, mais elle ne comprenait pas : "Aucun sac n'est admis ici."
Le Sahel et le jeune affamé,
Entre cette source et la porte, un paysage se dévoilait : l'immensité du Sahel. Dans la lumière aride, un jeune Africain frappait de ses mains sur une cloison de verre. Il avait faim. Il avait soif. Moi, attaché dans mon lit, incapable de lui tendre la main.
Le maître-chien,
Le soir, derrière mon lit, j’entendais un véhicule. Un homme en uniforme ouvrait les portières, libérant des chiens. Mais ce service, situé dans les profondeurs de l’hôpital, ne permettait aucun accès aux voitures. J'ai assisté, impuissant, à une altercation à l’entrée du bâtiment.
La transparence et la machine,
Face à mon lit, une cloison transparente révélait le bureau administratif. Mais ceux qui s’y affairaient n’étaient pas totalement humains : des machines, de la robotique, et même des animaux assistaient le personnel. Une scène d'un autre monde.
L’euthanasie et le silence,
Dans le bureau du médecin chef, une discussion se tenait. Mon cas. Un débat sur l’euthanasie, sur la fin de vie. À l’entrée du service, une dispute éclata. J’entendais leurs paroles, je comprenais leur sens, mais je ne pouvais intervenir.
Les jumelles,
Elles sont revenues. Deux silhouettes identiques, jumelles métamorphosées. L’une, lumineuse, un Ange. L’autre, sombre, le mal incarné. Et lorsque le mal a plongé sa main dans ma poitrine, une douleur infinie m’a transpercé. Un martyr renouvelé.
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